Antibiothérapie déraisonnée :
les bactéries contre-attaquent
Rédaction en chef : Pr Alexis Bozorg Grayeli, Service ORL, CHU Dijon
et laboratoire CNRS ICMUB, Université Bourgogne-Franche-Comté
n° 20 - Janvier 2025
ÉDITO
La consommation des agents anti-microbiens augmente de
manière alarmante dans le monde et avec elle, la résistance
des microbes aux agents anti-infectieux se renforce inexora-
blement (1). Nous nous désarmons lentement. Les scénarios
pessimistes prédisent l’ère post-antibiotique équivalente à la
période sombre vécue avant la découverte de la pénicilline
pour 2050 (2). L’OMS et la banque mondiale estiment que
la résistance aux agents antimicrobiens est un des défis
majeurs de santé publique avec un impact significatif sur
l’économie mondiale dans les dix-vingt années à venir (3).
En Europe, malgré les efforts du centre européen de
prévention et de contrôle des maladies (ECDC), la baisse
de consommation antibiotique a été très lente durant les
dix dernières années et semble repartir à la hausse entre
2020 et 2022. En 2022, la France avait une consommation
antibiotique parmi les plus élevées en Europe (4e place
derrière la Grèce, Roumanie et la Bulgarie) et bien supé-
rieure à la moyenne européenne : 25 doses journalières
définies (DDD) par 1 000 habitants en France contre 19,4
en moyenne pour l’UE (4).
La résistance microbienne aux agents anti-infectieux
concerne essentiellement les bactéries : une base de don-
nées génétiques estime à plus de 20 000 le nombre de gènes
de résistance aux antibiotiques regroupés dans 400 types
suggérant le potentiel de résistance (5). Heureusement le
nombre de gènes fonctionnels dans ce domaine semble
actuellement bien plus restreint.
Le lien entre la consommation croissante des antibiotiques
et la fréquence accrue de la résistance bactérienne n’est
plus à établir (2,6,7). Parmi les mécanismes impliqués, la
pression de sélection avec la destruction massive des
bactéries sensibles figure parmi les plus significatifs (8,9).
Depuis les années soixante, la production mondiale des
antibiotiques se compte en millions de tonnes et cette
décharge massive dans les milieux naturels exerce une
pression colossale de sélection darwinienne (10). Cette
pression a des impacts écologiques et évolutionnaires
complexes sur le changement du génotype et du phénotype
des bactéries (2,6). Les mutations et le transfert de gènes de
résistance entre les bactéries sont les deux mécanismes
de survie essentiels déclenchés par la présence des anti-
biotiques dans les milieux naturels. Cependant, les liens
entre les antibiotiques et la résistance bactérienne ne
s’arrêtent pas là. Certains gènes de résistance comme les
béta-lactamases font partie du génome des bactéries avant
même l’introduction des antibiotiques, ce qui soulève la
question de leurs fonctions biologiques naturelles autre
que la résistance aux antibiotiques (2).
Le mode d’action des antibiotiques n’est toujours pas tota-
lement élucidé. Cette classe thérapeutique qui a pour seul
dénominateur commun le pouvoir de tuer les bactéries
est composée de molécules très différentes sur le plan
structurel et fonctionnel. Leurs effets biologiques les plus
significatifs dépassent parfois leur activité bactéricide,
comme l’action antivirale ou les effets immunosuppresseur
ou diurétique (11). Cette hétérogénéité des effets biologiques
ajoute une complexité parfois insondable aux relations
entre antibiotiques, hôte et milieu naturel.
En dehors du domaine clinique, la consommation accrue
des antibiotiques dans l’agriculture intensive contamine
LE MONDE
DE L’OTOLOGIE