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L’ORL au quotidien

LE MONDE DE L’OTOLOGIE

Une vision translationnelle de l’audition et de l’équilibre

L’ORL au quotidien

Rédaction en chef : Pr Alexis Bozorg Grayeli, Service ORL, CHU Dijon

et laboratoire ImVia, Université Bourgogne Franche-Comté

N° 12 - Février 2022

ÉDITO

Troubles du sommeil : un motif

de consultation en otoneurologie ?

Alexis Bozorg Grayeli, chef de service d’ORL, CHU de Dijon

Les troubles du sommeil (TS) sont devenus un fléau dans les

pays développés durant la dernière décennie. Le mode de vie

et les facteurs socio-économiques sont souvent impliqués

et le contexte actuel de la pandémie, associé à la détresse

psychologique, tend à l’aggraver (1).

Les TS n’impliquent pas seulement la durée du sommeil mais

également sa continuité, son intensité (structure ou profondeur)

et le respect du rythme circadien (2). Bien que la durée soit

l’indicateur le plus facilement accessible, des signes cliniques

indirects doivent faire évaluer les autres paramètres du sommeil

via l’interrogatoire et un enregistrement du sommeil.

Aux États-Unis, on estime que 35 à 40 % de la population adulte

présentent un TS chronique (2). En France, plus de 13 % des

18-75 ans souffrent d’une insomnie chronique (3). Les femmes

sont près de deux fois plus touchées que les hommes. Les

adultes français dorment en moyenne 6 h 42 la semaine et

7 h 26 les fins de semaine alors que la durée idéale pour un

adulte se situe entre 7 et 8 heures (3). Un coucher tardif motivé

par les activités sociales après le travail, associé à un réveil

précoce, sont devenus si fréquents qu’ils ont été baptisés par

les spécialistes du sommeil « le jet-lag social » (4). Le travail de

nuit, les trajets longs, les écrans, la pollution sonore et lumineuse

dans les grandes villes et les changements climatiques sont

les autres facteurs des TS le plus souvent détectés. L’effet des

écrans est indéniable. Durant les deux heures qui précédent le

coucher, plus de 50 % des sujets avec une TS déclarent regarder

la télévision (5). Quant au travail de nuit ou au travail par quarts

avec des horaires changeants (ex : ouvriers, professionnels de la

santé et de la sécurité), la littérature abonde sur le TS engendré

et ses multiples conséquences médicales (6).

On connaît mieux la régulation circadienne du couple éveil-

sommeil grâce aux travaux expérimentaux de la dernière

décennie. La régulation éveil-sommeil est modélisée par la

combinaison de deux processus, homéostatique et circadien,

pour déterminer le moment du déclenchement et de l’arrêt du

sommeil (2). L’effet du processus homéostatique qui favorise

le sommeil augmente dans la journée, selon une courbe

exponentielle avec saturation, et déclenche le sommeil à

partir d’un certain seuil. Pendant le sommeil, la diminution

de cet effet, selon une courbe exponentielle, ramène son

amplitude en dessous d’un certain seuil et provoque le réveil.

Le processus circadien représente la variation journalière de

ces seuils. L’effet global du processus circadien favorise l’éveil.

Son effet stimulateur peut s’observer par une amélioration

spontanée des réactions cognitives en début d’après-midi après

plusieurs nuits sans sommeil (2). La régulation circadienne varie

significativement entre les individus et il semble exister des

déterminants génétiques (7).

La privation aiguë ou chronique, ou encore la désynchronisation

forcée du sommeil (décalage progressif de l’heure du sommeil

avec préservation de sa durée) affectent essentiellement

l’attention et l’éveil comportemental (2). Leurs effets peuvent

être évalués via la vitesse psychomotrice (exécution), la vitesse

perceptuelle et cognitive (détection et prise de décision) ainsi

que la mémoire de travail (2, 6). En cas d’insomnie aiguë, les

effets neurocognitifs atteignent leur maximum vers 8 heures

du matin et s’atténuent dans la soirée, entre 16 et 20 heures (2).

La privation chronique entraîne des déficits neurocognitifs au

long cours (2).

Les effets de la privation de sommeil (PS) ne se limitent pas au

système nerveux central. Ses effets systémiques comprennent

la prise de poids, le diabète et l’hypertension artérielle (6). Le

système immunitaire semble également affecté : le risque de

cancer augmente de manière significative chez les travailleurs

par quarts (8).

En ORL, les symptômes et les points d’appel de la PS sont

multiples. Elle affecte directement les performances posturales (9).

En effet, chez des adultes qui ont veillé une nuit, on constate une

altération du traitement visuel pour maintenir son équilibre.

Dans un protocole expérimental qui utilise le paradigme de la

chambre en mouvement combiné à la posturographie dynamique,

on constate que les sujets avec un déficit du sommeil avaient

des réactions posturales plus rapides et plus importantes aux

stimulations visuelles de chambre en mouvement. Avec la

répétition des essais, les réponses sont devenues plus variables

et moins cohérentes que celles des personnes sans insomnie (9).

Le jugement de la verticale visuelle subjective (VVS) semble

également affecté par les TS (10). Avec l’insomnie, la variabilité

des estimations de la VVS augmente de manière significative chez

l’adulte, accompagnée par une détérioration du contrôle postural