Le placebo, ce collègue que l’on n’ose pas citer
Rédaction en chef : Pr Alexis Bozorg Grayeli, Service ORL, CHU Dijon
et laboratoire CNRS ICMUB, Université Bourgogne Franche-Comté
n° 26 - Septembre 2026
ISSN : 2778-1194
ÉDITO
Une définition qui n’épuise pas
le phénomène
Le mot « placebo » vient du latin placebo, « je plairai ».
Employé dès le XIIIe siècle pour désigner les flatteurs, il
glisse vers le vocabulaire médical au XVIe siècle, à l’occasion
des exorcismes. On présentait alors de fausses reliques
à un prétendu possédé afin de démasquer, à travers son
comportement de répulsion ou d’indifférence, le simula-
teur du véritable cas de possession. La définition moderne
s’est resserrée autour de la méthodologie expérimentale :
le placebo est une substance ou une procédure dénuée
d’effet pharmacologique ou physiologique spécifique,
administrée comme bras contrôle d’un essai randomisé,
sous le postulat que toute différence observée avec le
traitement actif reflète l’effet propre de la molécule ou
du geste étudié (1).
Cette définition, en apparence simple, cache une réalité
clinique bien plus riche. De multiples travaux ont montré
qu’un placebo peut réduire significativement la douleur,
ouvrant un champ de recherche entier sur ce que l’on
nomme « l’effet placebo » (2, 3). En ORL, cet effet est loin
d’être anecdotique. Dans la maladie de Ménière, une
méta-analyse récente portant sur quinze essais rando-
misés et près de 900 patients a montré une amélioration
statistiquement significative des scores fonctionnels dans
les bras placebo (4), au point que la démonstration de la
supériorité d’un traitement médical ou chirurgical y devient
difficile, un constat déjà ancien pour cette pathologie. Il
en va de même pour les acouphènes, où une revue sys-
tématique portant sur 23 essais a mis en évidence une
réduction cliniquement notable du Tinnitus Handicap
Inventory dans les groupes placebo (5).
Historiquement, cette ambiguïté a nourri une perception
floue, parfois péjorative, du placebo, souvent réduit à une
« fausse pilule » ou à une ruse thérapeutique dépourvue
de valeur scientifique, ce qui pose une question éthique
et sociale bien réelle (6). Le débat sur son utilité clinique
reste d’ailleurs vif (7). Pourtant, l’accumulation des preuves
neurobiologiques et psychologiques des vingt dernières
années conduit à un changement de paradigme : les
améliorations observées ne sont pas de simples arte-
facts statistiques, une régression vers la moyenne ou
des fluctuations spontanées des symptômes — même
si ces facteurs doivent être contrôlés dans un essai
clinique — mais bien la conséquence de mécanismes
physiologiques identifiables, déclenchés par le contexte
du soin lui-même.
De la « réponse placebo » à la rencontre
thérapeutique
Le terme même de « réponse placebo » est aujourd’hui
contesté, car il laisse entendre, à tort, qu’une substance
inerte serait la cause de l’amélioration observée. Un vaste
corpus de travaux en neuro-imagerie et en psychologie
expérimentale converge vers une autre lecture : ce que l’on
attribue au placebo résulte d’un processus d’ap prentissage
cérébral et d’un alignement des attentes du patient sur
l’objectif du traitement, un mécanisme que certains auteurs
qualifient d’amorçage mental ou de repérage d’action,
par analogie avec les mots-clés mentaux utilisés en pré-
paration sportive (8). Ce mécanisme n’est pas propre à la
pilule de farine : il est présent dans toute prise en charge
thérapeutique, qu’il s’agisse d’un médicament, d’une
chirurgie, d’une thérapie cognitivo-comportementale ou
d’une thérapie dite alternative. C’est la rencontre avec le
LE MONDE
DE L’OTOLOGIE